24 heures, 5 km, 100.000 vies

24 heures, 5 km, 100 000 Vies

Comme chacun, nous n’avions qu’une idée abstraite de ce qu’était un crime contre l’humanité en partant vers Alep. Et comme chacun, nous avons dû reconnaître notre impuissance face à l’indicible, lorsque le garde-frontière Turc a empêché hier notre délégation composée d’élus et de militants de nous en approcher. Nous pouvons cependant aujourd’hui témoigner de certains faits.

Le 5 décembre 2016, la Russie et la Chine, membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU ont usé de leur droit de véto à l’encontre d’une résolution visant à instaurer un arrêt temporaire des bombardements Russes et Syriens pour permettre l’évacuation des civils syriens d’Alep-Est.

Ce corridor humanitaire avait lui-même été voté à la majorité de l’Assemblée Générale de l’ONU.

Le représentant de l’ONU à Gaziantep nous a confirmé que toute la logistique était prête pour permettre cette évacuation y compris des blessés. Vingt-quatre heures étaient nécessaires et seulement cinq kilomètres à franchir pour sauver entre cent et cent cinquante milles vies.

Il a aussi affirmé que les combattants rebelles n’empêchaient pas les civils de partir, que seule la poursuite des bombardements par la Russie et par les troupes de Bachar El Assad interdisait cette mission de sauvetage. Ainsi la Russie, belligérant et membre permanent du conseil de Sécurité de l’ONU, au mépris du droit de la guerre et des conventions de Genève, bombardait sciemment des civils, y compris avec des bombes au chlore, jusqu’à ce qu’ils périssent tous sous les décombres en les privant tout aussi intentionnellement de la possibilité d’en réchapper.

Le représentant de l’ONU a admis que depuis le procès de Nuremberg, ces faits peuvent être qualifiés de crimes contre l’humanité. Il a également admis que l’ONU n’y pouvait rien. Un rapport est en cours de rédaction. Dans une vingtaine d’années, les responsables seront peut-être jugés.

Sur ces mots de notre hôte mon attention s’est relâchée. Je me souviens, lors de la visite d’un hôpital de fortune, de ces visages d’enfants, de femmes et d’hommes, parfois amputés d’un membre, souvent de leur famille, toujours de leurs maisons. Nous étions gênés de les déranger. Ils étaient d’abord méfiants puis heureux que nous leur prêtions attention.

Cette nuit-là, Alep-Est est tombée et avec elle ses habitants, dont certains parvenaient encore à envoyer vidéo ou messages, testaments de désespoir, sur les réseaux sociaux que nous actualisions fébrilement toutes les secondes. Au fil des messages, apparaissaient ceux qui outrageaient les victimes à peine expirantes en les qualifiant de terroristes, se félicitant de la libération de la ville par les troupes d’un dictateur, niant jusqu’aux massacres en cours. Nous avons vainement attendu les messages de représentants politiques, tout au moins ceux qui n’avaient pas soutenus les criminels. Nous n’avons vu que des slogans de campagne beuglés par des égos repus. Je me suis alors dit, atteignant volontairement mon propre point Godwin, que la nuit était sans doute aussi noire lorsque le ghetto de Varsovie est tombé.

Que pouvions nous y faire ? Que pouvaient-ils tous y faire ? Quand, même l’ONU, créée pour suppléer à la passivité de la SDN, pour éviter que cela ne se reproduise, ne pouvait rien y faire ? Quand le conseil de sécurité composé des « nations victorieuses », sanctifie le privilège du droit de véto et observe sans mot dire le criminel commettre son acte ?

Comment croire dans la protection et l’efficacité des outils juridiques, quand on est témoin, tout en haut de la hiérarchie des normes, de cet abime de la pensée où le droit de tuer prime sur la vie de centaines de milliers d’innocents ?

Comment s’engager encore, comme je l’ai fait à la LDH, quand on entend au bout du fil un ambassadeur de la république Française décider que ce voyage est vivement déconseillé, qu’il faut détourner son regard, éviter de témoigner et qu’à quoi bon se sentir coupable quand on n’y peut rien.

Alors, à quoi bon, s’il vaut mieux ne pas témoigner, ce devoir de mémoire dont on me rabâche les oreilles depuis mon enfance en me collant les yeux sur des photos de barbelés et de corps rayés et décharnés ? A quoi bon être juif et hériter de cette histoire du simple fait de cette naissance, si l’on nous regarde avec l’oeil torve lorsqu’on ose la comparaison avec cette singularité qu’est la shoah, simplement pour tenter de faire comprendre l’indicible et peut être éviter que cela ne se reproduise ?

Pourquoi continuer à être avocat, à lire son code pénal dans lequel l’expression crime contre l’humanité est solennellement imprimée, quand on comprend finalement que cette nuit-là, il n’y a pas eu de crime contre l’humanité, mais que cette nuit-là à Alep, c’est l’humanité qui s’est suicidée ?

Peut-être parce que je crois encore que le droit est le fait d’êtres humains, et non d’une humanité abstraite, que les hommes peuvent changer leurs propres conventions et qu’il n’est pas trop tard pour changer la charte de l’ONU qui régit tant de vies humaines, au moment où les nations reprennent les chemins qui les ont menés au précipice.

A l’heure où je publie ce texte, en posant nos pieds sur le sol Français, nous apprenons que le plan d’évacuation de l’ONU vient être mis en oeuvre. Les premiers bus de rescapés commencent à quitter Alep.